Offshore
Sur l'exposition collective

 
Jean-Max Colard
mars 2006

Parmi les termes qui composent aujourd'hui la "novlangue" de l'art contemporain, comme le dit malicieusement le critique d'art Gaël Charbaud de la revue Particules, il faudrait peut-être faire un sort au concept très édulcoré de "l'exposition collective", format majoritaire de bien des manifestations artistiques actuelles. Une exposition "collective", c'est devenu au sens strict une exposition composée de plusieurs artistes, par opposition à l'exposition "monographique", qui elle emprunte son terme au monde du livre, de l'édition et du catalogue raisonné. Mais le nombre ne fait pas forcément un collectif, encore moins une collectivité. Qu'est-ce qu'une exposition collective aujourd'hui ? C'est davantage une juxtaposition de solitudes, un dialogue généralement muet entre des univers singuliers qui se frôlent, se côtoient sans toujours s'épargner ni même se regarder, c'est une manifestation où la compétitivité, la concurrence des individus-artistes incite chacun à se placer au mieux, à tirer la couverture à soi, à se donner le meilleur potentiel de visibilité, et à se barrer vite fait une fois la pièce installée, histoire qu'on n'aille pas vous chercher pour vous demander de gêner un peu moins le voisin. Et c'est à dire vrai l'une des rares critiques politiques que l'on puisse faire à Daniel Buren, que d'avoir poussé à bout, et jusqu'à sa propre exclusion hors du Guggenheim en 1971, cette conception compétitive, concurrentielle, ultra-libérale quelque part, de l'émulation propre à toute exposition collective. Qui n'a plus alors de "collectif" que le surnom, et le surnombre. Mais en même temps, Buren est Buren, Buren est immense pour tout le siècle, et il n'y a rien à redire à ça.

N'empêche : l'exposition collective est aujourd'hui le point d'orgue d'un champ de l'art en phase avec une société où s'exacerbent la compétitivité économique, le régime des cotations et les lois de la concurrence. "Les mondes artistiques ont appris à composer avec les pressions de l'efficacité économique et les critères de profitabilité, non pour s'en exonérer, mais pour les accommoder à leurs principes directeurs", souligne le sociologue Pierre-Michel Menger dans un essai "capital", Portrait de l'artiste en travailleur (note 1). Et de fait ces solitudes juxtaposées qui forment aujourd'hui le paysage aléatoirement changeant de nos expositions collectives ne ressemblent pas seulement à la fine pointe des directions des entreprises capitalistes, elles sont tout autant le visage ordinaire du nouveau monde du travail, très segmenté mais apparemment homogène, où l'individu lui-même est appelé à se comporter en entrepreneur solitaire de sa propre carrière, "en portfolio worker" selon l'expression de Charles Handy (note 2). "S'ouvre alors le grand débat : la différenciation et l'individualisation sont-elles les signatures d'un processus d'autonomisation de la sphère artistique ? Ou au contraire des signes de sa décomposition par les forces dissolvantes des marchés capitalistes ?" (note 3)

Bien sûr, il ne s'agit pas de regretter le temps des grands récits, encore moins de reconstituer de force je ne sais quels kolkhozes esthétiques, ni de déplorer la fin des groupes d'artistes, des écoles, des mouvements organisés, et ce au profit de la structure plus souple, variable, flexible des réseaux, des agences artistiques, telle la Milkshake Agency et son projet d'Hôtel sur la plate-forme de l'exposition Offshore. Je dis juste cela : les expositions dites collectives ne le sont que par le nombre d'artistes qu'elles rassemblent. Ce qui signifie que dans ce chacun pour soi concurrentiel, il est rarement question de repenser le collectif. Et je ne parle pas de toutes ces expositions qui affichent des contenus et une conscience politiques forts mais qui ne sont précisément pas politiques, pas politiques au sens fort du terme polis, cité, des expositions qui sont peut-être politiques dans le message mais pas dans leurs modalités, et ce précisément parce qu'elles ne se posent à aucun moment la question du collectif, de l'être-ensemble à l'âge contemporain.

De manière assez évidente, la figure du "curator" aura largement profité de cet usage édulcoré de l'exposition collective. En effet, le discrédit jeté tout au long des années 90 sur les expos " thématiques ", sous prétexte qu'elles assujettissent l'œuvre à n'être plus que l'illustration des pensées du commissaire, aboutit à un nouveau paradoxe : en passant d'une salle à une autre, d'une solitude juxtaposée à une autre dans l'espace du musée ou du centre d'art, le spectateur procède certes au montage mental de toutes ces œuvres, mais un montage dont la trame principale, le séquençage premier réside dans la seule subjectivité du curateur. Paradoxe d'une exposition collective aboutissant à dérouler la vision d'un seul.

"Le paysage est figé, mais il n'est peut-être pas moins vivant. La plate-forme est un espace de cohabitations de formes et de propositions éventuellement contradictoires : car la politique se joue moins désormais dans l'espace limité des assemblées humaines (parlements, QG) que dans des collectifs plus inédits d'humains et de non-humains. Le programme "la plate-forme Offshore est-elle un espace cosmo-politique ? "reste entièrement à décider". (note 4)

Peut-on déjouer ces situations ? Peut-on concevoir d'autres modalités, peut-on essayer d'autres mécanismes, d'autres fabriques susceptibles de repenser le collectif de toute exposition "collective" ? Comment créer de la "cohésion" sans rien nier de ses singularités, de ses positionnements dans le monde, sans entamer pour chaque artiste sa conception propre de l'art, de l'œuvre, comment maintenir la tension entre l'individu et le collectif, l'homogénéité et la segmentation, sans tomber dans les embrigadements forcés du groupe ou l'indifférence à l'autre du soi ? C'est dans cette tension que se tient le projet, la scène, le jardin-théâtre proposé par l'exposition Offshore - et sa fiction d'une terre inconnue, probablement habitable, d'une plate-forme abstraite, héritière du socle et de la maquette d'architecture, proposée comme lieu d'investigation aux artistes Olivier Babin, Virginie Barré, Stéphane Dafflon, Daniel Dewar et Grégory Giquel, Olivier Dollinger, Leandro Erlich, Loris Gréaud, Thomas Lélu, Fiorenza Menini, Kristina Solomoukha, Laurent Tixador et Abraham Poincheval, Alexia Turlin… dont les œuvres déploient un récit horizontal et immobile. Et construisent diversement un commun paysage, et ses extensions.

Pour une micropolitique de l'exposition collective.

note 1 : Editions du Seuil, 2002
note 2 :The Age of Unreason, Harvard Business School Press, 1989
note 3 : Pierre-Michel Menger, Ibid, p.32
note 4 : Extrait de Protofiction - Matériel pour l'exposition Offshore, par Jean-Max Colard, in catalogue Offshore, éd. Espace Paul Ricard, Paris, 2005